Ces derniers mois, les résidents de Dosne ont exprimé leur souhait d’améliorer leur entente collective afin de continuer à vivre ensemble dans un cadre respectueux, apaisé et propice à la cohabitation. Sensibles à cette attente, Emmanuelle Planté, directrice, et la Responsable de la vie sociale ont proposé de mettre en place un temps d’accompagnement dédié, en faisant appel à Rim Souissi, ingénieure spécialisée dans les principes d’entente collective. Déjà intervenue il y a deux ans auprès du personnel pour un accompagnement sur l’entente et le bien-être au travail, elle a cette fois animé un cycle de formation intitulé « De la bienveillance à l’entente ».
À travers ce parcours, les résidents ont été invités à réfléchir à leurs modes de communication et à explorer des pistes concrètes pour prévenir, comprendre et désamorcer les situations de tension. Ce cycle de six conférences, réunissant une quinzaine de participants à chaque séance entre septembre et novembre, a permis un véritable travail immersif et collectif autour du vivre-ensemble.
« J’ai toujours entendu parler de bienveillance dans ma vie. Mais qu’est-ce que ça signifie vraiment ? », s’interroge Madame B., en s’installant dans la salle d’activités de la résidence Dosne. Un travail de définition, complété par de premiers échanges avec Rim Souissi, a permis aux résidents de réaliser qu’une action bienveillante envers l’autre ne donne aucune garantie de lui être vraiment contributif : « Il nous arrive par moment, en essayant d’être utile à quelqu’un, de tomber complètement à côté de son besoin réel », explique l’ingénieure en qualité relationnelle, en illustrant son raisonnement par des exemples de la vie quotidienne à la résidence Dosne : « Si Madame S. apporte à
Madame M. un coussin parce qu’elle suppose que cela soulagera son dos, cela part d’une belle intention de lui rendre service. Mais cette situation peut créer une mésentente si Madame M. refuse le coussin », poursuit-elle. La mise en situation proposée par la formatrice a amené les résidents vers une première solution pour mieux comprendre les attentes de l’autre. Il faudrait d’abord privilégier l’interrogation avant l’action. Une concertation avec son voisin va réellement identifier son besoin et favoriser l’entente : « Souhaitez-vous un coussin Madame M. ? Cette formulation interrogative va vous assurer d’être sur la même longueur d’onde toutes les deux », ajoute l’ingénieure en qualité relationnelle, présentation visuelle à l’appui.
L’alternative présentée aux résidents leur a permis d’introduire l’idée d’être davantage centrés sur leur voisin plutôt que d’imaginer ce qu’il ressent. En se projetant dans la tête de l’autre, en lui prêtant une intention ou des pensées, il y a un risque que la réalité ne corresponde pas à notre imaginaire. Les résidents se sont montrés réceptifs aux dégâts relationnels causés par des initiatives précipitées. Madame T. l’a même constaté dans son quotidien, lorsque le temps d’un déjeuner à la résidence Dosne, entre deux conférences, elle s’apprêtait à prendre les devants auprès d’une résidente avant de se raviser : « J’ai cru qu’une dame était en difficulté pour couper sa viande à côté de moi. J’ai voulu me lever pour l’aider puis j’ai repensé à ce que nous avions appris durant la formation. J’ai préféré ne pas agir par moi-même et lui demander si elle avait besoin d’aide », raconte la résidente, qui a constaté par sa question que la personne concernée ne ressentait pas de gêne particulière pour manger : « Cela aurait pu être humiliant pour elle qu’on s’occupe de son assiette sans l’avoir réclamé », reconnait-t-elle.
Sortir du jugement et éviter la contrainte
Rim Souissi a présenté aux résidents comment nos jugements pouvaient facilement devenir des sources de conflit avec les autres : « La plupart du temps, nous ne nous apercevons pas que nous sommes en train de juger. Le cerveau adore cette activité car elle nous fait du bien », révèle la formatrice. Intrigués par ce qu’avance l’ingénieure en qualité relationnelle, les résidents ont écouté avec attention le décryptage de ce mécanisme cérébral. Un jugement va en réalité davantage nous renseigner sur nous-mêmes que sur le sujet que nous abordons : « Un jugement vous sert de repère personnel sur ce qui est bien ou pas bien, en accord avec vos valeurs ou bien l’inverse », précise Rim Souissi. Quand un jugement est émis sur quelqu’un, cela peut créer une émotion désagréable sur lui et accroitre le risque de mésentente. Les résidents ont compris qu’une nouvelle façon de s’exprimer permettrait de moins soumettre l’autre à un avis qu’il ne partagerait pas. Pour cela, il faut éviter les généralités et s’inclure dans le ressenti qu’on donne : « Utiliser le ‘je’ vous permettra de parler
depuis votre point de vue, sans faire passer ce que vous dîtes pour une vérité générale », propose l’intervenante, en comparant l’impact d’une phrase en deux versions : ‘je trouve ce gâteau mauvais’ et ‘ce gâteau est mauvais’. « La première situation parle de votre avis et ne vient pas imposer une généralité aux autres personnes comme dans la seconde situation », décrypte Rim Souissi.
Les résidents, comme Madame de B. et Madame de M., ont apprécié cet exercice et ont même souhaité en savoir davantage sur les alternatives possibles pour éviter le jugement : « Peut-on vraiment faire autrement ? Comment arrêter de juger en permanence ? ». Elles ont pu découvrir une méthode à laquelle elles n’avaient pas pensé grâce à une solution apportée par l’ingénieure en qualité relationnelle. En privilégiant une posture d’observateur de la situation, elles pourront faire passer leur message de façon plus impactante sans que cela soit vu comme un jugement, une critique ou un reproche : « En restant sur des faits observables par tout le monde, il y a de meilleures chances d’être compris par son interlocuteur sans risquer de lui provoquer un débordement émotionnel qui pourrait dégrader la relation ».
Les résidentes ont découvert que contraindre l’autre ou lui soumettre une injonction sont également des freins à l’entente collective. Une série d’exemples imaginée par Rim Souissi a permis aux résidents de décortiquer les mots qui intiment un ordre ou introduisent un rapport de force entre deux personnes : « Si je vous dis de mettre un pull tout de suite parce qu’il fait froid, je vous donne un ordre et j’impose ma vision de ce qui est froid ou pas », indique-t-elle avant de suggérer à nouveau un questionnement pour se sentir vraiment contributif envers son voisin : « Avez-vous froid ? Je peux vous proposer de remettre votre pull ».
Et maintenant, une nouvelle façon de penser ?
Le cycle de conférences « De la Bienveillance à l’Entente » a été conçu pour permettre aux résidents de rapidement retrouver le fil de ce qu’ils ont entendu la fois précédente. Cela a donné la possibilité à de nouveaux curieux de prendre aisément le train en marche, à 15 heures, le vendredi. Des habitués de ce rendez-vous hebdomadaire, comme Madame L. ou Madame B. n’en ont pas loupé une miette, carnet de notes à la main : « C’était très intéressant d’apprendre de nouvelles choses, notamment sur notre cerveau », sourit Madame B. Pour d’autres, la discussion s’est poursuivie en dehors de la salle d’activité et a permis d’échanger les points de vue : « C’est difficile de changer sa façon de réfléchir et de parler à notre âge ! », concède Madame A., en promettant de vouloir tout de même essayer d’améliorer sa communication à l’avenir.
Rim Souissi le reconnait volontiers, le décryptage cérébral qu’elle a fourni aux résidents « peut bousculer un certain nombre de mécanismes bien implantés dans nos têtes ». Cela rappelle à quel point notre manière de communiquer, comme d’agir, sont des habitudes solidement ancrées, souvent depuis l’enfance : « Vous avez désormais les clés pour sortir de l’automatisme de nos comportements avec les autres. Nous sommes partis de la bienveillance pour nous diriger vers une autre notion : l’entente », retrace Rim Souissi. « Rappelez-vous qu’on ne peut pas créer des infinités avec tout le monde, mais des moyens existent pour rester dans un cadre amical et respectueux », conclut-elle. De nouveaux outils relationnels sont désormais entre les mains des résidents de Dosne qui, malgré leur grand âge, ont démontré qu’il était possible de se lancer dans une profonde introspection pour rendre leur vie plus agréable en communauté.
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Emmanuelle Planté, directrice de la résidence Dosne :
« Je suis très satisfaite de ce cycle de conférences qui a confirmé que les résidents sont demandeurs d’espaces de réflexion collective. Certains d’entre eux ont témoigné d’une prise de recul sur leur façon de voir les choses ou de réagir dans des situations du quotidien.
Je crois beaucoup en « l’effet colibri » : semer des graines, même petites, contribue toujours à faire avancer et à faire réfléchir. Nous envisageons donc de poursuivre ce type d’initiatives, peut-être sous d’autres formats et sur d’autres thématiques liées à la vie en collectivité. Notre objectif est que chacun puisse continuer à s’épanouir au sein de la résidence, dans un climat où la compréhension mutuelle, le respect de l’autre et l’entente sont valorisés.
J’aimerais également qu’un livret d’accueil soit rédigé en reprenant les principes vus ensemble lors des conférences. Il serait remis à chaque résident à son arrivée. Ce livret permettrait de définir le mode de relation privilégié au sein de la Résidence. »
Rédigé par Antoine Lorigeon
Volontaire en Service civique